Je signale un événement certes modeste, mais qui a son importance. Après le manwha coréen, le manhua chinois, c'est la BD thaïlandaise qui débarque dans nos vertes contrées. Il s'agit de la série Apai Quest de Supot A. et Blue Hawk, dont le premier tome vient de paraître chez Milan, collection Dragons. C’est, à ma connaissance, le premier exemple de bande dessinée thaïlandaise publiée en France.

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La BD en Thaïlande, comme dans de nombreux pays asiatiques en ce moment même (hors Japon : Chine continentale, Hong Kong et Taïwan, Corée, Vietnam…) fait l’objet d’un surcroît d’intérêt parmi les populations et d’une créativité renouvelée. Observer cette dynamique croissante est une expérience fascinante.

Trois exemples récents, l’un tiré de la vie courante, les deux autres concernant des phénomènes éditoriaux. A Bangkok, le dernier chic ces dernières années pour les jeunes filles consiste à porter des appareils dentaires fantaisistes, ornés de couleurs vives et de formes rigolotes. Les professionnels de santé s’insurgent évidemment (c’est dangereux pour la santé), mais rien n’y fait ! Il est vrai que ce n’est pas cher (pour 50 baht, soit un euro, on peut s’acheter un simple fil métallique décoré de pastilles roses ou d’étoiles vertes)… Quel est l’un des motifs décoratifs préférés des adolescentes ? – le personnage de BD bien sûr, national ou japonais (japonais de préférence).

Second exemple : l’une des curiosités de  la production thaï de BD en 2006 aura été une biographie d’homme politique. Mais pas n’importe laquelle : celle de Thaksin Shinawatra, ancien premier ministre, milliardaire, déposé lors du coup d’état de septembre 2006. L’ouvrage, intitulé sobrement La vie de Thaksin, est rédigé par Posatorn Butr-anan, une femme de 40 ans admiratrice de l’homme politique. Il s’agit d’un panégyrique, l’ancien premier ministre est dépeint sous les traits d’un ami des pauvres et des paysans (il s’est effectivement appuyé sur la paysannerie pendant son mandat contre les élites de Bangkok… mais il a été renversé en raison de soupçons de corruption et d’une crise politique grave l’opposant aux partis adverses, crise ayant abouti à des manifestations dans la capitale).

Troisième exemple : l’une des meilleurs BD thaïlandaises, Hesheit de Wisut Ponnimit, a récemment connu les honneurs d’une publication au Japon sous forme de BD et de dessin animé.

Trois exemples, et trois aspects du jeu de fécondation réciproque et de mise en place de la culture populaire asiatique dans notre siècle. Les Japonais, grâce au manga et à la consommation de masse qui prolonge celui-ci, sont incontestablement les chefs de file de la culture populaire dans la zone asie-pacifique. La manière dont la culture populaire BD rejaillit dans la vie quotidienne faite de gadgets et de modes transitoires, habitude typiquement nipponne, s’inscrit maintenant dans la pratique de nombreux pays, dont la Thaïlande (cf. les appareils dentaires BD). La capacité de la BD à s’ériger en instrument de communication, voire de propagande, pour chanter les louanges de tel homme d’affaires ou de tel homme politique, s’élargit aussi au royaume thaï (c’est aussi une habitude japonaise, mais l’actuelle campagne présidentielle, en France, montre que la BD est devenue, pareillement, chez nous, un instrument populaire du débat politique. La différence vient de ce que, dans nos contrées, l’œuvre se place plus volontiers sous l’angle ironique ou critique que sous celui du panégyrique - cf l’accumulation d’albums pour/contre Royal, pour/contre Sarkozy, sans compter l’enquête, plus sérieuse, menée par Cohen, Malka et Riss, La face karchée de Sarkozy, chez Vents d’ouest…). Enfin, le fait que les œuvres de W. Ponnimit soient intégrées au commerce populaire BD, au Japon même, montre que les prémisses d’un échange culturel Japon/reste de l’Asie peut se mettre en place, avec les promesses de fécondation culturelle que cela sous-entend.

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Mon opinion est que le Japon, même s’il peut être dans le futur économiquement dépassé par la production de BD venue de pays concurrents, comme la Chine, aura tout de même gagné une bataille (de son point de vue) : celle de l’esthétique manga. Cette esthétique baigne l’écrasante majorité des bandes dessinées asiatiques d’aujourd’hui, en Chine, en Corée… en Thaïlande. Pour revenir à ce premier album thaï traduit en français, Apai Quest, celui-ci ne déroge pas à la règle. L’album est bâti selon les canons du manga, utilisant les trames, le dessin noir et blanc, les scènes de combat improbables, les marqueurs d’émotion usuels du manga (gouttes de sueur, etc. ). C’est d’autant plus paradoxal qu’Apai Quest est l’adaptation de l’un des trésors de la littérature thaï : le long poème Phra Aphai Mani (ou Pra Apaimanee), récit épique et poétique écrit au XIXème siècle par l’un des plus grands poètes thaïlandais, Sunthorn Phu (ou Sunthornphou, ou encore Sunthornvoharn Phou).

Phra Aphai Mani raconte les aventures guerrières et sentimentales des deux princes Apaimanee et Srisuwan. Il y a là une troublante acculturation : pour offrir aux jeunes générations de lecteurs thaï une version lisible par eux d’un classique de la culture nationale (objectif affiché par l’équipe de Factory studio, studio thaï qui a réalisé la série, qui s'en explique dans l’intéressante postface du premier volume), les créateurs d’Apai Quest adoptent une esthétique étrangère. Acculturation similaire à celle qu’a assumé l’éditeur vietnamien Phan Thi depuis 2005, en publiant dans la collection Than Dong Dat Viet des contes et légendes nationaux en BD dans une forme délibérément inspirée du manga. Double acculturation, d’ailleurs, puisque l’anglais, dans Apai Quest, joue un rôle prépondérant destiné à rajouter une touche de modernité supplémentaire à l’ensemble, ce qui est souvent assez ridicule, surtout pour une histoire censée se dérouler dans le glorieux passé du royaume de Siam ! Dans la plus pure tradition manga, les « équipes » de méchants combattants (ou de combattants positifs) se présentent sur la scène narrative en clamant leurs noms ou le nom des « passes » qu’ils vont employer  : Cerberus : evil slaves attack !!!, Gem sorcerer... La Thaïlande s’inspire du Japon qui lui-même s’inspire des Etats-Unis, qui eux-mêmes… La culture populaire BD mondialisée, c’est un beau capharnaüm. Mais aussi un sacré bouillon de culture.

Gageons en tout cas que ce premier titre thaïlandais n’est que le début d’une vague (ou plutôt, la suite d’une vague, après l’arrivée chez nous des manwha et des manhua) qui fait de la France l’un des principaux débouchés de la BD asiatique en ce début de XXIème siècle, après l’Asie elle-même.

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