Amitié équivoque entre la bannière étoilée et la civilisation du Bouddha.

Le rapport des asiatiques avec l’Amérique pose définitivement problème. Un film fantastique récent, The Host de Joon-Ho Bong, mettait en scène un monstre massacreur vivant dans les cours d’eau de Séoul, né des expériences malsaines menées par des scientifiques américains.

Dans le pavé que sort Vertige Graphic ces jours-ci, Massacre au pont de No Gun Ri, on retrouve toute la violence contenue (et souvent tue) dans les rapports entre l’oncle Sam et les civilisations orientales. L’ouvrage, d’origine coréenne, est signé Kun-woong Park, auteur de Fleur paru l’année dernière chez Casterman, qui racontait déjà la guerre de Corée. Voilà pour la partie graphique. Le texte, lui, est tiré d’un roman de Eun-yong Chung, par ailleurs président d’un comité de défense des victimes du massacre de No Gun ri.

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Quel est le propos ? Faire la lumière sur un épisode méconnu - voire volontairement oublié - de la guerre de Corée. Dans les premières semaines du conflit, alors que les troupes sud-coréennes et américaines étaient enfoncées par l’offensive du Nord, une troupe de réfugiés qui s’enfuit loin du front est arraisonnée par des soldats du 7ème régiment de cavalerie. Les militaires regroupent les civils dans un vallon, où ils sont bombardés par l’aviation américaine. Les survivants sont ensuite regroupés sous les arches d’un pont près du village de No Gun Ri. Ils sont alors arrosés de plomb durant trois jours, les soldats du 7ème massacrant systématiquement à la mitrailleuse lourde tous ceux qui, de loin, sont visibles debout parmi les cadavres entassés sous l’abri des arches. Il y a là des familles, des enfants, des bébés, des vieillards. Des innocents. Combien d’innocents ? Toute la question est là.

La lecture de livre de Chung et Park est éprouvante, c’est une expérience d’une rare violence. Le livre est d’une tension à faire frémir, d’une sensibilité à faire sangloter. De manière terrible, les scènes d’horreur alternent avec de charmants tableaux de la nature coréenne, inspirées par la tradition de la peinture chinoise – manière de nous rappeler l’indifférence de la nature face aux outrances de la soldatesque. Cette violence provient aussi du trop plein de silence qui a entouré cette affaire jusqu’à une date récente. Le gouvernement sud-coréen a durant des années intimé l’ordre aux survivants de ne pas parler. C’est une enquête d’un journaliste américain, Charles Hanley, en 1999, qui a révélé l’épisode au grand jour. Il a reçu le prix Pulitzer pour cela. Le président Clinton, à l’époque, a exprimé les regrets de la nation américaine. Les regrets seulement. Des associations de victimes tentent d’obtenir des compensations financières et la vérité sur ce qui s’est réellement passé à No Gun Ri. L’oncle Sam fait jusqu’ici la sourde oreille. Que s’est-il vraiment passé ? 

Le débat ne fait que commencer. Pour certains historiens, il s’agirait d’un accident. Les ordres auraient été de repérer les partisans infiltrés dans les colonnes de réfugiés, éventuellement de les liquider, non de massacrer systématiquement toue la colonne, et certainement pas une colonne d’innocents (le livre de Chung et Park part du principe que les victimes sont toutes innocentes). Quelques têtes brûlés du 7ème auraient outrepassé la consigne… Selon d’autres sources, les victimes du massacre seraient bien moins nombreuses que les plusieurs centaines annoncées dans l’article de Hanley (et dans le livre, où les victimes sont innombrables). D’autres sources encore évoquent la possibilité d’une action volontaire du gouvernement US, qui aurait donné l’ordre de supprimer froidement toute personne se dirigeant vers le sud de la péninsule dès qu’elle serait sans autorisation de circuler et sans encadrement de la police… 

Il reste à la lecture de cet album un fort sentiment d’amertume. Loin de la mythologie - utile à une certaine époque - de la résistance démocratique à l’invasion communiste, Massacre au pont de No Gun Ri rappelle l’horreur de tout conflit – même les conflits « justes » ou « supposé justes »… Comment ne pas tourner son regard vers l’Irak, une fois la lecture achevée ?

Une seule manière de se laver l’âme. Lire (hasard des calendriers de sortie) le tome 10 de Gen D’Hiroshima, tome qui clôt la série consacrée par Nakazawa à Hiroshima et ses suites (toujours chez Vertige Graphic). Ce tome 10, synthèse des livres précédents, répète et martèle son message, une dernière fois : il faut se battre pour la paix – dans le monde, dans son propre cœur aussi. Dans son propre cœur d’abord ?

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