Tome 1

 

"1Q84" de Murakami a réussi à accrocher des milliers de lecteurs dans le monde. C'est une oeuvre attachante, et particulièrement bien construite. A mi-chemin de deux univers : celui de la littérature "mainstream", et celui de la littérature feuilletonesque. Et plus particulièrement celle issue du manga. L'auteur parvient à ce prodige : intéresser le public friand de textes approfondis, et enthousiasmer le lectorat plus "populaire", au moyen d'effets de suspense et de traits fantastiques issus de la tradition du feuilleton et de la bande dessinée japonaise. Une oeuvre de synthèse, frappée au coin du bon sens et du bon goût.

Voyons cela en détail.

Le grand thème de "1Q84", c'est la solitude contemporaine. Décors ultra-modernes et comme vidés de substance : une autoroute, une maison de repos pour vieillards au bord de la mer, des appartements anonymes, peu meublés, vite abandonnés, des chambres d'hôtel sans visage. Dans ces décors, des personnages isolés, ayant rompu la plupart de leurs liens avec la société  : des marginaux du quotidien. Pas une seule figure du roman n'échappe à ce profil : Tengo, l'écrivain célibataire, Aomamé, la tueuse déboussolée, la vieille dame, sa commanditaire, vivant seule dans sa grande propriété et pratiquant une forme de justice personnelle, le garde du corps de cette dernière, homosexuel détaché, le détective sur les traces de Tengo et d'Aomamé, laid et désagréable, le chef de la secte, épuisé par le poids de sa culpabilité... Tous isolés, rencognés dans leur espace d'existence, dans leur singularité qui les coupe du monde : Aomamé et sa douleur, Tengo et son dégoût de ce qui n'est pas l'écriture, le chef de la secte et ses pouvoirs embarrassants, le détective et sa laideur... De cette solitude, on ne s'échappe que par des ersatz : le sexe, l'écriture (et à ce titre les nombreux textes dans le texte que l'on trouve dans "1Q84" établissent un effet de miroirs où l'écrivain-narrateur se regarde lui-même, et regarde les autres le regarder), le sport (Murkami est un grand écrivain du sport, et notamment du footing)... Porte ultime de sortie : la mort - que réclament certains à Aomamé. Enfin, l'amour est à la fois une promesse, et une impossibilité sans cesse rebattue. 

Cette solitude, ce fractionnement de la vie et du monde, sont d"ailleurs bien captés par les couvertures de l'édition poche française, où chacun des trois tomes présente un élément de visage d'une jeune japonaise (qu'on s'imagine pourvoir être Aomamé).

trois tomes

Dans cet univers très sombre, suffocant, Murakami ouvre une fenêtre. Ou plutôt : il coud au revers de ce tissu de désespoir des motifs chatoyants, pleins de vie, de palpitations : de suspense. Au roman plombé par la dépression sociale, l'auteur a le génie d'offrir un moteur pétaradant : celui du manga. 

A voir dans la seconde partie de ce post !