La mort qui rôde, l'atmosphère de fin du monde, les fulgurances fantastiques : la trame de "1Q84"renvoie très fortement à l'univers de certaines séries manga. Plus exactement, le roman semble puiser aux mêmes sources d'inspiration que le génial "20th Century boys" d'Urasawa. Les deux oeuvres en effet marquent le contrecoup de l'affaire de la secte Aum, en 1995, et du traumatisme sur la société japonaise. On retrouve de nombreux éléments : la secte millénariste, les inventions délirantes, le massif chef de la secte, les projets bizarres. Tout comme dans "20th Century boys", le mystérieux Ami change le destin du monde en ravageant le monde... Le premier tome du roman de Murakami est particulièrement proche, dans son ambiance, du chef d'oeuvre d'Urasawa; ensuite, on s'en éloigne quelque peu...

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Dans "1Q84", cependant, on recense d'autres proximités avec l'univers de la bande dessinée japonaise, faisant du roman une authentique oeuvre de synthèse, entre littérature écrite et littérature dessinée.

L'invention des "Little People", ces créatures mystérieuses s'insérant dans les corps et les esprits de certains protagonistes, et dont les pouvoirs semblent grands, renvoie notamment à l'univers des Yokai, ces êtres mythologiques nippons remis au goût du jour par les oeuvres de Mizuki ("Non Non Bâ", "Kitaro le repoussant"...).

L'utilisation de l'anglo-saxon pour désigner ces êtres ("Little People", donc) est en soi une approche très connotée, qui évoque clairement le monde de la BD populaire japonaise, où fleurissent les "Appleseed", "Dragon Ball", "Sailor Moon" et autres mechas... L'imaginaire nippon se nourrit amplement des étranges sonorités (aux oreilles japonaises) des langues étrangères, et de la première d'entre elles, pour accentuer la bizarrerie de ses univers fantastiques.

Enfin, c'est dans la structure subtilement feuilletonesque du roman que Murakami renvoie le plus fortement au monde des mangas.

Organisée en chapitres suivant la narration des deux personnages principaux de l'histoire, la narration ménage une large part d'effets de suspense diaboliques, obligeant le lecteur à tourner la page avec ferveur pour connaître la suite.

Même si les effets de "cliffhanger" ne sont pas l'apanage du manga, et sont issus du plus profond de la littérature de la presse européenne du 19ème siècle, notamment française et anglaise, via la littérature policière contemporaine et les films hollywoodiens, ils sont particulièrement exploités dans la structure même du manga, qui repose sur l'adhésion du public-acheteur et son désir irrépressible d'acquérir son magazine préféré de semaine en semaine. Murakami rend là un très bel hommage aux formes de l'exaltation romanesque qui ont certainement dû bercer son enfance... et même son âge adulte.

Même si "1Q84" ne tient pas toujours toutes ses promesses - la trilogie semble bizarrement entrer dans une sorte de léthargie au milieu du tome 2, qui rend la lecture de la dernière partie difficile, et beaucoup moins excitante -, cette trilogie représente néanmoins une belle tentative de rassembler dans un même texte le meilleur du romanesque écrit et du romanesque graphique. A ce titre, c'est une oeuvre marquante.

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