Parmi les hommes politiques français, Jacques Chirac est celui qui a connu l'une des plus plantureuses carrières dans le 9ème art. Avec des premiers rôles de classe : Caius Saugrenus dans Obélix et Compagnie, par exemple, ou encore des apparitions remarquées chez Gotlib, Tabary (un épisode d'Iznogoud) ou Arleston et Tarquin (Premiers épisodes de Lanfeust de Troy). Sans compter les séries spécialement assemblées autour de son personnage, comme Le P'tit Chirac...

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D'où vient cet engouement pour un politicien certes important, mais dont la carrière n'a pas la dimension mythique qu'a pris celle du général de Gaulle, ou encore, toutes proportions gardées, celle de François Mitterrand ? Il y a des raisons pratiques : la vie politique de Jacques Chirac a pris son envol à une époque où la bande dessinée est devenu un art industriel majeur et unanimement légitimé, surtout dans les années 90 où, précisément, l'ex-maire de Paris est devenu président de la République. Il faut aussi compter sur les opinions des auteurs, généralement (et jusqu'à une date récente) portés à gauche, et donc plutôt hostiles à la personnalité du politicien. C'est clairement le cas de Gotlib qui, dans les années 70, caricaturait Chirac en Golem fascisant dans une irrésistible caricature des films expressionistes allemands.

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Mais il y a aussi autre chose. Avec son grand corps dégingandé, ses mains battant la campagne, ses airs coincés d'énarque étouffés par ses livres mais aussi, à d'autres époques, et de façon paradoxale dans le retournement d'image, de bon vivant légèrement vulgaire, voire de demi-voyou, Chirac est un personnage parfait pour la narration et la caricature, une créme de modèle. Ses cheminements idéologiques entrent aussi en ligne de compte, entre travaillisme à la française et néo-libéralisme des années 80, sans compter le néo-radicalisme de sa présidence : Chirac, dans son parcours intellectuel, donne l'impression d'un maelstrom bouillonnant et brouillon, une énergie sans fond véritable, mais tout entière dévouée à la cause de son appétit de vie et de pouvoir. Un régal pour les croqueurs de profils.

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A cet égard, l'une des analyses la plus pénétrante du personnage reste celle que lui ont réservé Goscinny et Uderzo dans Obélix et Compagnie. Le personnage de Caius Saugrenus, véritable jeune espoir de sa génération face aux vieilles barbes de conseillers qui entourent César, capte bien l'image que pouvait projeter le jeune politicien lorsqu'il fut pour la première fois premier ministre, au milieu des années 70 : un type jeune et brillant, ayant fait les meilleurs études, agréable de commerce et d'aspect. Mais trop sûr de lui, trop certain de la validité de ses connaissances technocratiques, de sa supériorité intellectuelle sur le reste du monde, il échoue à vraiment comprendre la complexité du réel. Et le piège économique qu'il lance aux habitants du village s'avère être une machine infernale économique, qu'il ne sait pas arrêter.

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Un album récent renoue avec l'exploration du jeune Chirac : c'est le tome 6 de Jour J, une série basée sur l'exploration des uchronies. Dans L'imagination au pouvoir ? de Duval, Pécau et Mr Fab, mai 68 a réussi et une nouvelle Commune de Paris a eu lieu, occasionnant une sanglante guerre civile. Chirac se retrouve membre d'un gouvernement provisoire collégiale de réconciliation nationale, coude à coude avec un autre polititicien d'influence... Mitterrand ! Le duo inédit entre les deux hommes est l'un des grands plaisirs de cet album, hélas trop court. On y voie un Chirac fringuant, légérement pop, mais agitant en coulisses des amitiés peu recommandables, et prêt à trahir tous ceux qu'il sera nécessaire de trahir - et surtout Mitterrand -, pour parvenir à l'apaisement de ses appétits...

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Une carrière dans les Petit Mickey qui ne fait que commencer ?